Le mirage du sauvage

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Au 19e siècle, des penseurs européens ont transposé l’idée du progrès continu et irréversible des sciences et techniques aux sociétés humaines. Ils ont fait l’hypothèse que les sociétés humaines progressaient de façon continue et irréversible de l’état de nature jusqu’aux sociétés industrielles de leur temps. Cette hypothèse a pris le nom d’évolutionnisme social. Les sociétés qui n’avaient pas atteint le même stade de développement scientifique et technique que les sociétés européennes leur apparaissaient alors comme des témoins de stades plus anciens de l’évolution de l’humanité, des sortes de fossiles vivants, coincés dans le passé. Ce discours a servi de justification a posteriori de la domination coloniale: c’était la mission civilisatrice de l’homme blanc d’amener les populations arriérées sur le chemin du progrès. De nos jours, l’hypothèse du progrès continu et irréversible des sociétés humaines est toujours bien vivante. Elle prédit qu’un jour toutes les sociétés humaines seront capitalistes, économiquement développées et gouvernées par des démocraties libérales. Il y a plusieurs prédictions dans l’évolutionnisme social:

  1. Les sociétés humaines passent toutes dans le même ordre par les mêmes stades hiérarchisés: le stade des chasseurs cueilleurs, le stade de l’élevage nomade, le stade de l’agriculture sédentaire, le stade des villes et le stade de l’état.
  2. Il n’est pas possible pour une société humaine de revenir en arrière à des stades antérieurs.
  3. Une société qui a franchi un stade ne peut qu’y stagner plus ou moins longtemps. L’état des sociétés contemporaines est le reflet fidèle de leur passé depuis plusieurs siècles.

Ces prédictions ont été faites au 19e siècle par simple comparaison entre le domaine social et le domaine des sciences et techniques, sans aucune donnée pour les justifier. L’avantage des hypothèses est qu’il est possible de les tester quand de nouvelles données deviennent disponibles. Les progrès de l’archéologie depuis une trentaine d’années apportent des faits pour tester les différentes prédictions de l’évolutionnisme social.

La première prédiction se révèle fausse dans bien des régions. Alors que dans le modèle évolutionniste, les agriculteurs sont censés être les premiers sédentaires, l’archéologie du proche orient, de l’Asie du Nord Est ou de la côte Est du Pacifique montre que les premières sociétés sédentaires sont des sociétés de chasseurs cueilleurs. Deuxième problème: certaines sociétés domestiquent les plantes avant les animaux, comme par exemple en Mongolie ou en Afrique subsaharienne. On a beaucoup d’exemples d’agriculteurs sédentaires qui deviennent ensuite éleveurs nomades. Des agriculteurs semi nomades se retrouvent en Mésoamerique ou en Asie du Sud-Est. Plus tard, les Indiens du Midwest ont abandonné la culture du maïs pour l’élevage du cheval.  Les états qui sont apparus chez les éleveurs nomades ne sont pas des contre exemples anecdotiques, ils dominaient toute l’Afro-Eurasie connectée en 1300. Contrairement à ce que prédit l’évolutionnisme social, les trajectoires des sociétés humaines ont été très variées.

La deuxième prédiction est tout aussi fausse que la première. Les sociétés agricoles d’Amazonie sont revenues à la chasse et à la cueillette après le choc microbien du 16e siècle. De nombreuses sociétés d’Afrique Australe ont abandonné l’agriculture pour l’élevage ou pour la chasse et la cueillette, comme cela s’est produit aussi à Bornéo. La disparition des sociétés étatiques et le retour à des sociétés plus égalitaires s’est régulièrement produit aussi, comme chez les Mayas, chez les Indiens du Mississippi, en Afrique de l’Ouest forestière, aux Philippines, en Micronésie et en Mélanésie, dans l’Europe de l’âge du bronze… Les villes de l’Europe de l’Est ou de la civilisation de l’Indus ont disparu au 2e millénaire avant notre ère, comme celles du Haut Moyen âge européen.

La troisième prédiction est fausse aussi. Les sociétés décrites par les premiers anthropologues au 19e siècle ne ressemblent souvent en rien à celles qui les ont précédées sur le même sol. Pour des raisons de choc microbien souvent, comme en Mélanésie, de recomposition ethnique après les ravages des guerres ou des raids d’esclaves, comme dans les Grands Lacs américains ou en Afrique centrale, ou simplement pour des raisons de changement social endogène, comme dans le Grand Nord, l’Australie ou l’Afrique Australe.

Une conclusion simple s’impose: l’évolutionnisme social est une hypothèse fausse que nous pouvons à bon droit abandonner. L’évolution des sociétés est réversible et peut prendre plusieurs directions. Les sociétés dites traditionnelles n’ont jamais cessé de changer et ont une histoire aussi longue et mouvementée que les autres. Le sauvage à l’état de nature est un mirage qui n’a jamais existé.

 

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